Récit de vie d’Indira

Résister à cette école

Eva Escartín Pueyo.

Titre original : Récit de vie d’Indira. Résister à cette école. Première édition en langue espagnole : octobre 2022. Auteure : Eva Escartín Pueyo, du texte. Collection : Histoires d’exclusion et de lutte pour l’éducation inclusive.

Texte présenté dans le cadre du Master Changement social et professions éducativesde l’Université de Málaga, dans le cadre du mémoire de fin d’études de l’auteure, supervisé par Ignacio Calderón Almendros. Ce livre a été construit de manière collaborative entre Eva Escartín Pueyo et Indira Martínez de Ilarduya.

Tant le texte présenté ici que le reste du rapport font partie du Projet de Recherche Narratives émergentes sur l’école inclusive selon le Modèle Social du Handicap. Résistance, résilience et changement social (RTI2018-099218-A-I00), financé par le Ministère de la Science, de l’Innovation et des Universités, dirigé par Ignacio Calderón Almendros et María Teresa Rascón Gómez, et développé à l’Université de Málaga. 

Œuvre publiée sous licence Creative Commons Attribution – Partage dans les Mêmes Conditions 4.0 International. https://creativecommons.org/licenses/by-sa/4.0/ 

À celles et ceux qui me voient, à celles et ceux qui me regardent. À maman.

Sommaire

  1. Introduction 
  2. Indira 
  3. Je ne vais pas à l’école. J’apprends avec maman 
  4. Découper et coller, mon apprentissage à l’école primaire 
  5. Aller aux examens, ma seule participation dans l’établissement 
  6. Être politique, pour avoir le pouvoir ? 
  7. Regarder l’infini. Sortir de ma classe pour aller dans la salle 
  8. Être activiste, une façon de changer notre réalité 
  9. Les cours de récréation, une autre solitude imposée 
  10. Être mère, un héritage d’opportunités 
  11. Le théâtre, un autre acte d’exclusion 
  12. Le passage au secondaire, un pas vers où ? 
  13. Retourner à l’école ? 
  14. Ceux qui regardent, ceux qui voient 
  15. Mon combat, son combat, notre combat 
  16. Être enseignante, créer mon école inclusive 
  17. Ressentir : Les émotions qui m’animent 
  18. Chronologie du récit 
  19. À propos de l’auteure

Introduction

Par Eva Escartín Pueyo.

Vous pouvez oser lire ce récit tel que sa protagoniste l’a raconté : vous pouvez essayer de vous connecter à sa façon de réfléchir, de tisser, de comprendre et d’appréhender son histoire, de sauter du présent au passé le plus lointain, d’atteindre le futur d’un bond pour vous reconnecter à nouveau avec n’importe quel souvenir proche du moment présent. Vous pouvez vous promener à travers ses expériences telles qu’elle les raconte et les ressent actuellement, ou vous pouvez consulter le tableau final, dans lequel vous trouverez une adaptation qui facilitera l’ordre chronologique de cette histoire de vie. Commençons comme vous le souhaitez, ou comme vous le pouvez. Ma recommandation est de vous laisser porter par ces lignes et de vous permettre de découvrir Indira telle qu’elle se présente ici.

Indira est une jeune fille de 15 ans qui, comme beaucoup de jeunes de notre territoire, a passé pratiquement toute sa vie liée au système éducatif. Elle vient sur ces pages pour nous raconter ce qu’a représenté pour elle cette traversée remplie de pierres, de nids-de-poule et de soutiens, mais je préfère ne pas anticiper et la laisser vous raconter elle-même.

Indira

Et je suis ici, à raconter tout cela, pour que l’on sache ce qui a été bien fait, mais aussi ce qui a été mal fait. Je parlerai sûrement beaucoup du négatif, mais ce n’est pas vraiment le cas, parler du négatif est aussi nécessaire. Je m’appelle Indira. Je veux être politicienne, activiste, chanteuse, et aussi météorologue pour contrôler les températures et tout le reste. Chimiste, pour faire des expériences. Je veux aussi être enseignante, enseignante dans une école inclusive, bien sûr. Je veux être cuisinière et je veux être élève en ballet classique, et s’il le faut, je serai aussi la professeure. De plus, je veux être professeure pour les jeunes enfants.

Et je serai écrivaine, mais pour les femmes. Oui, pour des femmes importantes qui ont changé le monde. J’adorerais aussi y figurer, dans un livre de femmes écrit par ma mère ou par moi. J’aurai beaucoup de travail, car j’aurai aussi 4 filles, mais tu sais quoi ? Les défis ne me font pas peur. 

Une personne qui a de la lumière et qui la projette. Indira est une personne qui a beaucoup de lumière et qui projette cette lumière. Elle est capable de se rendre compte des injustices qu’elle vit, elle les ressent, elle les subit, mais à partir de là, elle essaie de construire […], et elle veut grandir, elle veut grandir en tant que personne, elle veut grandir en tant que citoyenne, elle veut grandir en tant qu’agente sociale de transformation et elle veut apporter sa contribution avec ce qu’elle a. (Aurora, amie de la famille)* 

Je ne vais pas à l’école, j’apprends avec maman 

(Présente)

J’aime apprendre, mais c’est à la maison avec ma mère que j’ai le plus appris. Et je sais qu’ici je n’ai personne avec qui interagir, mais au moins, ici, je suis libre.  

Il y a eu deux gouttes d’eau qui ont fait déborder le vase, le vase qui fait qu’aujourd’hui Indira apprend à la maison avec sa mère et non à l’école. La première, après s’être retrouvée seule dans la cour, sous la pluie, elle est tombée malade, ce qui ne lui a pas permis de se rendre à l’établissement. Après sa guérison quelques mois plus tard et la tentative de retourner en classe, la deuxième goutte est arrivée, une chance selon Indira : la pandémie. Depuis, en raison de sa situation à risque principalement, elle étudie depuis la maison avec sa mère. 

J’ai dit au COVID, à la pandémie : merci. Merci de ne pas avoir eu à y aller. Et c’est ainsi que je continue jusqu’à présent, en apprenant à la maison. Enfin, en réalité, depuis toute petite, j’apprends avec maman à la maison, même si, quand j’allais là-bas, à l’école, je faisais de l’anglais super bien avec elle. De plus, avec le matériel adapté, elle me mettait des dessins de radio, de four, elle les écrivait en anglais, avec le feutre, c’était amusant. Je me souviens aussi qu’on apprenait les os et les muscles avec une poupée rouge, elle s’appelait Monsieur Petits Muscles. J’ai dit merci au COVID, parce que depuis, ou un peu avant, j’apprends à la maison avec maman. De plus, à cette époque, j’ai connu le groupe des étudiants pour l’inclusion. 

En ce moment, je fais des connexions avec l’école, des cours en ligne, j’ai un emploi du temps, je fais, par exemple, de la géographie et de l’histoire, de l’anglais, de la langue, de la musique… Je dois dire que ces connexions sont seulement avec moi, c’est-à-dire que je suis toute seule avec le professeur ou la professeure. 

De plus, je vais aussi à l’école pour les examens, je les prépare avec maman. Avec elle, nous utilisons des rubriques pour voir où j’en suis, nous avons une rubrique pour chaque matière, nous fixons des objectifs et je vois où j’en suis. Quand je n’ai pas d’examens, ce que nous faisons, c’est travailler sur d’autres choses. C’est-à-dire des choses qu’il nous intéresse d’apprendre, pas ce qui concerne les examens. Avant, je me levais à 7h, maintenant à 8h, parce que c’était se lever trop tôt, et je m’y mets jusqu’à 11h environ, à moins que j’aie des examens, alors je peux travailler jusqu’à presque 21h. 

J’aime apprendre de tout, tout m’intéresse, j’aime apprendre, mais attention, à la maison, c’est là que j’apprends le mieux, avec ma mère. Là-bas, je n’apprenais rien, rien du tout. Sans aucun doute, c’est à la maison que j’ai le plus appris de toute ma vie, c’est avec ma mère. Et je le dis avec tout mon cœur pour elle. C’est clair où j’apprends, ici. Je sais qu’ici je n’ai pas de gens avec qui interagir, mais ici au moins je suis libre. Avec elle, en étudiant, en apprenant. 

Elle pense que si ce n’est pas d’une manière, c’est d’une autre. Si elle m’explique d’une façon et qu’elle voit que je ne comprends pas, elle m’explique à nouveau d’une autre manière. Comme par exemple à travers des vidéos, comme le faisait aussi Antonio, 2 mon professeur. 

Chercher des solutions Je l’écoute et je l’observe. Par exemple, en technologie, elle devait dessiner des vues l’autre jour et je l’observe et je vois où se situe sa difficulté. En lui donnant une brochette pour voir par où elle devait dessiner, et c’est qu’elle ne le voit pas et vous savez qu’elle doit le voir d’une manière ou d’une autre. Eh bien, c’est chercher une autre façon, l’argument pour dire qu’elle ne pouvait pas le faire, c’est qu’elle n’a pas de vision spatiale. D’accord, elle n’en a pas, soit. Mais cherchons une solution, non ? Parce que c’est ce que vous allez exiger d’elle, alors vous devrez trouver le moyen pour qu’elle le comprenne.(Noemí, mère d’Indira) 

Un exemple du fait que j’apprends avec maman, c’est que j’ai réussi les deux matières de l’année dernière, biologie et une autre, et les deux sont celles que j’ai faites avec elle, ce sont celles que j’ai préparées et travaillées avec elle. 

Savoir comment elle apprend. Les progrès qu’elle a réalisés au niveau du programme scolaire depuis qu’elle est à la maison ont été… eh bien, nous avons disposé de plus d’heures et… C’est que je sais comment Indira apprend. Et dès qu’elle s’approche du système, elle cesse d’apprendre.(Noemí, mère d’Indira) 

Découper et coller, mon apprentissage à l’école primaire 

(Passé) 

L’école n’est pas faite pour moi. J’étais seule, je me suis sentie très seule. On ne me voyait pas comme une personne. En fait, on ne voyait que mon handicap (…) Le problème ne vient pas de moi, mais j’avais l’impression que je devais me débarrasser de mon handicap 

Indira commence l’école primaire en 2013 et la termine en 2019, sans aucune adaptation curriculaire significative[1], et sans aucune année de redoublement. Nous pourrions dire qu’à cette étape, elle rencontre de tout : des enseignants qui ne la considèrent pas comme leur élève, des professionnels qui ne lui expliquent rien, des spécialistes qui pensent faire au mieux pour elle, beaucoup qui n’écoutent pas, qui n’observent pas, qui ne prennent pas en compte et qui ne comprennent pas ou ne veulent pas comprendre. Mais ce qu’elle vient nous exposer de cette période, c’est ce qu’elle a ressenti, et c’est sur cette base qu’elle structure ses souvenirs et ses réflexions. 

Là-bas, ils n’expliquaient qu’aux autres, bien que je sois dans la même classe que tout le monde. On ne m’expliquait rien à moi, on me mettait à part pour coller et découper du papier. Oui, 4 juste ça. Enfin, même pas faire un petit carré, toujours tout au fond avec l’enseignante spécialisée ou l’auxiliaire. Elles ne m’apprenaient rien non plus, je crois, parce que, enfin, découper et coller du papier, ce n’est pas apprendre. 

Jusqu’au jour où j’ai dit « ça suffit », je ne l’ai pas dit, mais je l’ai pensé. Je suis restée immobile, à regarder ma feuille, en colère, très en colère. Elles me disaient « allez Indira, découpe le papier, enfin… Indira, allez ! ». Et moi, je restais les bras croisés, à regarder ma feuille en pensant : « Non ! Je ne vais pas continuer à découper et coller du papier ! Parce que je ne veux pas, je n’aime pas ça ! D’accord ? Je veux apprendre, avec les autres, j’ai le droit d’apprendre ». J’étais tellement en colère… Je ne comprenais pas pourquoi je devais faire ça, pourquoi je devais découper et coller du papier au lieu de faire attention au professeur. Je me demandais : mais comment peuvent-ils me faire ça ? Mais tout cela, je ne l’ai que pensé, je ne l’ai pas dit. Je ne l’ai pas dit parce que je n’osais pas, je n’osais pas face à eux.

Je n’osais pas et, en plus, il serait compliqué qu’ils comprennent ; ils ne me comprennent jamais, ils ne m’écoutent jamais, même quand j’essaie. Alors, à quoi bon ? À quoi bon s’ils ne vont pas me considérer en tant que personne ? Je crois qu’ils ne respecteraient jamais mon opinion, car je sais qu’ils pensent différemment de moi. 

Je pense vraiment qu’ils ne veulent pas, qu’ils ne veulent pas, parce que sinon ils le feraient sûrement : m’enseigner, me parler, m’écouter… Pour eux, c’est facile parce que ce sont eux qui ont le pouvoir, et quand ils rencontrent une personne qui n’est pas « normale », ce qu’ils font, c’est ne pas lui enseigner ; ils n’enseignent qu’aux gens « normaux ». Et moi, suis-je normale ? Eh bien, non. Alors je n’y avais pas ma place. Je découpais et je collais. 

Voilà, comme sa mère. Et un jour, je ne sais plus ce que le tuteur lui a dit, il lui a dit : « Pour moi, vous êtes tous pareils ». Et elle lui a répondu que non, elle a dit : « Non, nous ne sommes pas tous pareils, nous sommes tous différents ». Enfin, rendez-vous compte, et ensuite le tuteur a dit : « Voilà, tout comme sa mère ».(Noemí, mère d’Indira) 

Ils pensent que nous devons tous être normaux, pour eux c’est ça le « normal ». Par exemple, que nous nous asseyions bien, tous de la même façon. Peut-être qu’il y a des enfants qui s’assoient en tailleur comme moi, avec les jambes croisées sur la chaise. Il y a des filles et des garçons qui le font avec les jambes pendantes, d’autres qui s’assoient les jambes écartées, certains touchent le sol et d’autres non… Avec cela, je veux dire que les personnes qui sont là doivent être normales, pareilles, alors que les gens ne sont pas vraiment normaux, mais différents. Les gens ne sont pas normaux, c’est plus clair que de l’eau de roche. Cette histoire de normal, c’est la société qui le dit, et eux, que vont-ils faire s’ils sont dans le système et dans la société ? Il est clair qu’ils se sont tous réunis pour partager le mot normal, j’en suis sûre.

Je suis là.Il y a eu un jour où Indira devait partir en excursion, mais elle n’avait pas de partenaire… Elle y allait seule et j’ai dit : « Ce n’est pas possible, c’est impossible, ça ne peut pas être ». J’ai vu comment elle montait dans le bus et comment on la chassait de tous les sièges, parce qu’elle, elle a vraiment essayé et elle a tout fait. Indira a tout fait, même faire la folle pour les faire rire, pour attirer l’attention, pour dire je suis là.(Noemí, mère d’Indira) 

« Et pourquoi ne suis-je pas normal ? Eh bien, je ne sais pas pourquoi, je ne le comprends pas non plus, à vrai dire. Pour cela, la société devrait d’abord m’expliquer. Mais je comprends que lorsqu’on enseigne à un autre enfant, c’est parce qu’il est normal ; comme on ne m’enseigne presque rien, alors je ne suis pas normal. L’école n’est pas faite pour moi, c’est certain. L’école est faite pour rendre les gens normaux ou pour ceux qui le sont déjà, mais certainement pas pour moi. » 

« Je n’y ai pas ma place, et je ne sais pas pourquoi ils pensent que je ne suis pas normal, mais j’y ai souvent réfléchi et j’ai bien compris que ce qui me posait problème, c’était le syndrome de Down. Je crois que c’est pour ça qu’ils ne faisaient pas attention à moi, qu’ils n’étaient pas avec moi… J’étais seule, je me suis sentie très seule. J’étais mal. Tout cela parce qu’ils ne me voyaient pas comme une personne. En fait, ils ne voyaient que mon handicap. » 

« Vraiment, j’ai souvent pensé que c’est la seule chose qu’ils voient en moi. Et ça fait mal, je le sentais dans ma poitrine, ça me faisait mal. C’est comme si on vous poignardait la poitrine, c’est exactement la même chose. La vérité, c’est que c’est très triste, c’est à pleurer, même si je l’ai surmonté. Le passé est le passé, mais je crois qu’ils doivent me voir comme une personne à part entière, avec un handicap, certes, mais une personne bien. Parce que je crois que je suis quelqu’un de bien. » 

Moi, avec mon handicap, je faisais comme ça, j’essayais qu’il ne se voie pas dans mes yeux, je le faisais pour qu’on ne remarque pas mon handicap là-bas. Je devais faire ça, parce que c’est ce que je ressentais… Le problème ne vient pas de moi, mais je sentais que je devais me débarrasser de mon handicap. Je sais qu’il ne me manque rien et que je n’ai rien en trop, mais à eux, il leur manque quelque chose. La seule chose que je crois, c’est qu’ils doivent gagner en cœur pour respecter les choses, il faut gagner le cœur et la confiance des autres personnes, de ces autres personnes qui nous aident et qui doivent être respectées aussi. Et je dis cela parce que l’estime signifie bien plus que le mépris. L’estime est quelque chose qui se ressent dans le cœur, c’est se sentir aimée par une autre personne, et le mépris serait une chose triste, on méprise beaucoup de choses qui ne devraient pas l’être. 

Je ne sais pas, j’aurais beaucoup de choses à dire à ceux de là-bas, aux gens de l’école, mais l’essentiel que je leur dirais, c’est que je suis comme je suis et qu’ils ne peuvent pas me changer. 

Elle n’a pas le problème : ce sont les barrières. Ce que je n’admettrai jamais, c’est qu’on dise que le problème vient d’Indira. Indira a des difficultés, elle a plus de mal à faire certaines choses et elle les fait différemment, mais c’est à l’établissement scolaire qu’il incombe de lever ces barrières. Et je lui explique, je lui raconte, et elle en est consciente, parce que vous savez ce qui se passe ? Sinon, elle finit par penser que le problème vient d’elle, alors que le problème ne vient pas d’elle.(Noemí, mère d’Indira) 

Aller aux examens, ma seule participation au sein de l’établissement 

(Présent) 

Les examens sont des obstacles et ne servent qu’à réussir, ce qui n’est pas la même chose qu’apprendre. Pour ma part, s’ils veulent me recaler, qu’ils le fassent, je sais que ces notes ne sont pas les miennes, elles sont les leurs..

Les examens sont la raison pour laquelle Indira doit, dans le présent, se rendre à l’établissement scolaire ; elle est actuellement toujours en scolarisation à domicile, mais elle doit passer ses examens, comme elle le dit, « là-bas ». 

Les examens… Je suis épuisée, je le dis vraiment, j’espère qu’ils seront bientôt terminés, j’en ai par-dessus la tête et le pire, c’est à quoi servent-ils ? Je veux dire, sérieusement, ils ne servent à rien, ils ne servent qu’à vivre dans le monde des Bisounours. Ils servent seulement à réussir, parce que réussir… ce n’est pas apprendre. S’ils veulent me recaler, ça m’est égal, je me fiche totalement de ces notes, parce que ces notes sont-elles les miennes ? Eh bien non, ce sont les leurs, c’est clair. 

Les examens sont des obstacles, parce que c’est comme ça que les enfants sont accablés. Par exemple, moi, quand je vais passer un examen, j’ai déjà appris la leçon, et bien quand j’y vais, j’oublie tout. J’oublie tout. Alors, je ne sais pas, il faudrait chercher une autre méthode, mettre des vidéos, ou quelque chose ! Le faire autrement, suivre l’exemple d’Antonio. Bon, je sais bien que vous n’êtes pas comme lui, mais enfin, vous êtes des professionnels. Je ne sais pas comment ils voient les choses, eux, les professionnels, mais moi, sincèrement, je suis prête à demander une réunion et à leur dire que ça ne sert à rien, que ça sert seulement à évaluer et à nous embrouiller. 

Le droit à l’éducation. Je leur disais toujours : « Vous me dites comment vous allez l’évaluer, mais je ne sais toujours pas comment vous avez prévu de lui enseigner ». Parce que, bien sûr, si cela consiste à ce que je lui enseigne et qu’il passe l’examen là-bas… Le droit à l’éducation, ce n’est pas que les enfants aillent à l’école pour passer des examens, c’est autre chose. C’est autre chose et nous en sommes toujours au même point.(Noemí, mère d’Indira) 

Être politique, est-ce pour avoir le pouvoir ? 

(Futur) 

Ce que je ferais en premier si j’étais présidente, ce serait retirer le pouvoir du monde pour que personne ne puisse s’en emparer et l’utiliser pour mettre des obstacles aux autres..

Croire en elle et en son futur, y penser et l’interpréter, s’imaginer là-bas en ce moment même, en tant que femme politique, préparant sa campagne électorale, son programme électoral. Être femme politique pour Indira, c’est le futur, mais c’est aussi le présent. Dans cette section, nous pourrons voir comment elle se prépare déjà pour cela, comment elle fait déjà de la politique et est déjà femme politique avec tout ce qu’elle présente ici. 

L’une des plus de 6 choses que je veux être, c’est politicienne. J’ai pensé que si j’étais présidente d’un pays, la première chose que je ferais, c’est insister. Insister auprès des personnes qui ne sont pas du tout inclusives, insister pour qu’elles fassent les choses correctement. Surtout auprès des professionnels. Même si je sais pertinemment que je commencerais par réunir les personnes qui sont de mon côté, pour voir ce qu’elles en pensent, et ensuite seulement avec les autres, avec les professionnels. De plus, je tiendrais une réunion avec tous les politiciens pour les mettre au travail. La vérité, c’est que j’ai beaucoup réfléchi à tout cela, j’ai même préparé une campagne électorale avec ce que je dirais et les points importants qui ne peuvent pas manquer. Elle commence par un peu d’informations, puis elle contient un sommaire avec chaque point important. Ce serait comme ceci :

Informations
Ce sont les personnes en situation de droit à l’éducation. C’est important à cause de ce que j’ai vécu, la seule chose, c’est d’être mise à l’écart des autres.


Index
1. Information et droit.
2. Souffrance
3. Coups
4. Personnes en situation de handicap
5. Personnes ayant des difficultés
6. Être respectées
7. Être écoutées


La description du monde dans lequel on vit.

1. Le droit à l’éducation et à l’apprentissage est important et doit être respecté selon l’ONU.
2. Il ne faut pas souffrir, mais on souffre, et c’est ce qui arrive aux personnes en situation de handicap.
3. Ce sont les enseignants qui ont le pouvoir et qui frappent les familles pour qu’elles s’inquiètent, alors qu’il ne faut pas s’inquiéter, il faut lutter.
4. Les personnes en situation de handicap n’ont rien en commun avec les autres enfants sans handicap, bien au contraire. Les personnes en situation de handicap : ce sont elles qui subissent une double discrimination. Les personnes sans handicap : ce sont elles qui ne subissent pas de discrimination.
5. Les personnes en situation de handicap ont de nombreuses problèmes dans la vie. Les personnes sans handicap n’ont pas de problèmes dans les écoles. (Ce à quoi je faisais référence, c’est que le handicap n’est que des problèmes dans la vie, car les personnes qui, par exemple, ont une paralysie cérébrale, le syndrome de Down, des choses comme ça… ce sont elles qui souffrent dans la vie. Ce sont elles qui ont des problèmes à l’école. Et les personnes sans handicap auxquelles j’ai fait référence là-bas n’ont pas de problèmes à l’école. Pourquoi ? Parce que les personnes qui n’ont pas de handicap, elles, s’y intègrent.)
6. Toutes les personnes doivent être respectées, non seulement par les parents, mais aussi par les professionnels.
7. Toutes les personnes doivent être écoutées. Et elles doivent aussi être écoutées et valorisées par les professionnels, et pas seulement par les parents, par les professionnels aussi.

Cela serait important pour moi quand je serai femme politique ou présidente du pays. Mais en réalité, si j’y réfléchis bien, je ne sais pas si j’aimerais être présidente car je ne veux pas avoir de pouvoir, car à quoi sert le pouvoir ? Le pouvoir attire beaucoup de choses, c’est de là que l’on met des obstacles aux personnes. Le pouvoir sert à discriminer, à ne valoriser personne, à ce que personne ne soit compréhensif, à ce que l’on ne respecte rien. Il ne sert qu’à obtenir des choses que l’on veut atteindre, il attire tout. C’est pour cela que peut-être ce que je ferais en premier si j’étais présidente, ce serait d’enlever le pouvoir du monde pour que personne ne s’en empare.

Regarder l’infini. Sortir de ma classe pour aller dans la salle 

(Passé) 

J’ai passé quelques années à sortir pour aller dans la classe d’éducation spécialisée et ce dont je me souviens de ces années-là, c’est d’être triste, je n’allais pas bien, je me sentais triste parce que là-bas non plus je n’apprenais rien, je ne faisais rien.

Sortir de sa classe, de son groupe de référence, se séparer de ses camarades, cesser de partager l’espace et le temps, avec tout ce que cela implique. Lorsque Indira est entrée à l’école primaire en 2013, elle a commencé à sortir de sa classe pour aller dans la classe d’éducation spécialisée pendant les cours de mathématiques et de langue. Et je dis bien pendant, car elle n’en sortait pas pour suivre ces matières, mais pour ne pas être présente pendant que les autres les suivaient. 

Je crois me souvenir qu’il y a quelques années, j’avais été dans une classe, une autre classe, je crois que c’était en maths. Enfin, j’ai été en classe… en classe spécialisée. Là-bas, il y avait beaucoup de bruit et beaucoup d’enfants, beaucoup d’enfants qui faisaient beaucoup de bruit. 

Ce dont je me souviens de ces années-là, c’est d’être triste, je n’allais pas bien, je me sentais triste parce que là-bas non plus je n’apprenais rien, je ne faisais rien, absolument rien, on ne me donnait pas de cours. Enfin, aux autres non plus, enfin certains enfants faisaient quelque chose, mais moi, certainement pas. 

J’y allais juste pour regarder, regarder les autres, regarder le mur, regarder l’infini. Je m’asseyais là et je me mettais à regarder l’infini encore et encore, encore… C’était vraiment ennuyeux pour moi. Et en plus, je n’y apprenais rien. 

Je ne savais pas comment m’y opposer.Indira allait dans la classe spécifique les premières années pour le français et les mathématiques, et je ne la voyais ni à l’aise ni progresser. Elle se détachait de plus en plus du groupe, tant au niveau des contenus que de la relation avec ses pairs. Et elle faisait cela deux séances par jour. Je signais déjà comme non conforme* aux propositions faites par l’établissement, mais je ne m’y opposais pas non plus parce que c’était le fonctionnement habituel, et parce que je ne savais pas très bien comment faire.(Noemí, mère d’Indira) 

Ces sorties de sa classe ont eu lieu durant les premières années du primaire, car à partir du CE2, sa mère s’y est opposée et Indira a recommencé à partager toutes les heures avec ses camarades dans sa classe. 

Être activiste, une façon de changer notre réalité 

(Passé, présent et futur) 

Je vous adresse ce discours parce que je veux que vous m’écoutiez et que vous me regardiez dans ma totalité. Que vous nous regardiez vraiment, que vous nous regardiez des pieds à la tête et que vous voyiez à quel point nous sommes capables. 

Indira a été, est et sera une militante ; depuis des années, elle lutte de diverses manières pour défendre ses droits et ceux d’autres personnes, et elle le fait depuis l’école, depuis la maison, avec le groupe d’élèves pour l’inclusion et, surtout, avec sa mère. Elle est militante au quotidien, à travers ses réflexions, son sens critique et ses prises de position, qui surgissent à toute heure, à tout moment, sur ce qu’elle vit et entend. Indira est et sera une militante, c’est ainsi qu’elle voit, vit et comprend le militantisme. 

Je veux être militante. Enfin, je le suis déjà, je suis militante. Il y a quelque temps, quand j’ai commencé à me réunir avec Nico de l’université et avec le groupe de 5 étudiants pour l’inclusion, et que nous avons formé un groupe, c’est là qu’a commencé mon militantisme. Même si j’avais commencé bien avant à enregistrer des vidéos avec ma mère pendant que j’apprenais, ce n’est donc pas grâce au groupe d’étudiants. Le militantisme est quelque chose d’important pour moi car c’est se battre pour quelque chose, pour les droits des personnes en situation de handicap, c’est se battre contre les autres sans raison. Et à quoi m’a servi le militantisme ? Eh bien, à apprendre, à en apprendre un peu plus, à savoir comment tout fonctionne… l’école, la société, le monde. 

Elle réfléchit. Indira est très consciente de la réalité, parce qu’on lui a expliqué […]. Elle doit être consciente de quels sont ses droits, de quand ils sont bafoués, mais elle l’a intériorisé, c’est-à-dire qu’elle ne parle pas à ma place, elle réfléchit. (Noemí, mère d’Indira) 

Les droits sont importants, et beaucoup de droits des personnes en situation de handicap ne sont pas acquis. Par exemple, le droit à l’éducation, celui-ci est indispensable. 

Avoir droit à l’éducation signifie que les personnes bénéficient d’une bonne éducation, d’une éducation digne, c’est-à-dire que j’ai le droit d’apprendre. 

Il faut traiter les droits avec respect, car les droits sont de l’or pur et devraient être traités comme l’une des choses essentielles de la vie. Outre le droit à l’éducation, il y a aussi le droit de pouvoir faire ce que nous voulons, le droit de lutter pour ce que nous voulons être, le droit à ce que nous voulons qui ne soit pas si injuste, le droit de choisir. En somme, nous, les personnes, avons des droits et ils sont importants. 

Mon activisme consiste à m’en prendre aux personnes injustes ; d’abord, je le ferais en essayant de me décrire. Ensuite, j’essaierais de me défendre comme je le sens. Mais avant tout, je me ferais respecter sans avoir à changer quoi que ce soit, car l’essentiel est qu’ils changent eux, enfin, c’est ce qui me semble logique. 

L’une des choses que je ferais, c’est organiser une réunion avec tous ceux qui sont là, à l’école, je suis très en colère contre eux. En fait, je le ferai, je demanderai une réunion avec eux parce que je veux parler de ce problème, de ce que le fait d’être là-bas a généré chez moi. Je leur dirais ce que je ressens et que je sais qu’on me refuse un droit très important qui est l’éducation. Je leur dirais ce qui suit : 

Voyons, vous êtes des professionnels, n’est-ce pas ? Alors éduquez. Alors éduquez, sinon pourquoi êtes-vous des professionnels ? Pour rien ? Sérieusement, si vous êtes enseignants et que vous dirigez une école, eh bien, vous devriez éduquer. Je ne sais pas ce que vous en pensez. Mais je vous le dis sérieusement, si vous ne faites rien pour changer cela… C’est en plus quelque chose de très important, l’éducation doit se faire à l’école et non à la maison. Et, surtout, respecter, c’est-à-dire me respecter moi et respecter les autres, car sinon… pourquoi êtes-vous des professionnels ? Pour enseigner, pour éduquer, non ? Si vous ne savez pas, ce n’est pas grave, je peux vous apprendre, j’ai beaucoup de techniques. Mais bon, je ne pense pas que ce soit si exagéré, vous faites votre travail et je vous aide si besoin. Mais attention, vous devez avoir une chose claire, qui est importante, c’est que ce que je vous dis ne peut pas entrer par une oreille et ressortir par l’autre. Non. Vous devez vous le graver dans la tête : « nous sommes des professionnels, nous devons éduquer et enseigner ».

De plus, j’ai pensé à un discours inspirant, un discours que je prononcerais dans les pays qui voudraient m’écouter, un discours sur les choses importantes que nous voyons dans notre vie.

Discours d’Indira

Ce discours s’adresse à vous toutes et tous, pour que vous sachiez ce qui se passe dans le monde. Il se passe que nous sommes attaquées, que nous sommes soumises au pouvoir de ceux qui abusent, que nous sommes soumises. Je vous adresse ce discours parce que je veux que vous m’écoutiez et que vous me regardiez dans ma globalité. Que vous nous regardiez vraiment, que vous nous regardiez des pieds à la tête et que vous voyiez à quel point nous sommes capables. Je crois que c’est le plus important, que l’on nous écoute, que nous puissions parler ; pour cela, il est important que nous puissions avoir le contrôle sur nous-mêmes, pour pouvoir dire ce qui nous arrive. 

Et je suis vraiment désolée pour vous, mais je veux que vous sachiez ce qui se passe au quotidien. Regardez le monde et vous verrez un endroit qui est totalement injuste parce que nous sommes attaquées de toutes parts, parce que nous sommes soumises à une autorité qui n’est pas juste. À une autorité qui nous soumet. Regardez le monde, regardez comment il est structuré et ainsi vous pourrez découvrir la vérité sur ce qui se passe dans la vie quotidienne. 

Regardez-vous vous-mêmes, regardez le monde entier, la société, une société qui est dans le monde. La société n’est pas à part, ce n’est pas juste un groupe de personnes disant « eh bien, la société a dit ceci… ». Mais sachez que nous ne le ferons pas, car je crois vraiment au contraire ; je crois que si chacun s’assoit d’une manière différente, il en a le droit. 

Interrogez-vous vous-mêmes et votre volonté, car nous avons des armes braquées sur nous, nous poignardant, nous qui sommes soumises à l’autorité de personnes détenant le pouvoir. Et je crois que nous devrions regarder ce qui arrive avec ces personnes-là, celles qui nous imposent des barrières, celles qui nous soumettent de manière injuste. Tout cela se passe en plus dans un monde si grand et si immense, et sachez qu’il y a quelque chose de tout petit, qui existe, mais qui ne se voit pas. 

C’est cette société dont je vous parlais qui empêche les personnes de faire ce qu’elles veulent de leur vie. Les personnes sont unies dans cette société tandis qu’il y en a d’autres qui sont dans la société, mais qui sont mises à part. Pour que vous me compreniez, il y a une pyramide, la pyramide de 2022 dans laquelle nous sommes toutes, nous et les personnes ayant le pouvoir. Celles qui ont le pouvoir sont les privilégiées, les personnes qui dictent aux autres ce qui peut et ce qui ne peut pas être fait, ce sont elles qui sont tout en haut de la pyramide. Ce sont elles qui voient le monde injuste d’une autre manière, elles le voient juste parce qu’elles ont des avantages tandis que nous, qui n’avons pas d’avantages, ce que nous voyons, ce sont des préjugés. 

Ensuite, il y a celles du milieu, celles qui sont entre le pouvoir et nous ; celles du milieu sont celles qui devraient être avec nous, à nos côtés, en pensant et en disant : « mais qu’est-ce que c’est, que se passe-t-il ici, nous devrions arranger cela ? ». Ce qui ne peut pas être, c’est que dans un monde si grand et si cultivé, et si occulte, et quand je dis occulte, cela signifie que le monde peut être vu, mais que rien n’est fait. 

Et on nous dit que nous devons accepter les choses, même si elles sont injustes. Est-ce que nous acceptons ? Eh bien non, nous essayons de les changer. Nous vous disons que non, que nous devrions faire quelque chose, que je ne peux pas être d’accord avec ce qui est en train d’être fait. 

Nous devons dire au Pays basque que non, que nous devons faire quelque chose, que je ne peux pas être d’accord avec tout cela. Nous devons lui dire de regarder ses lois et qu’elles disent que l’on doit permettre aux personnes de faire ce qu’elles veulent de leur vie. Nous devons rappeler au gouvernement du Pays basque de bien regarder afin que l’ONU n’ait plus à les accuser de violer nos droits. Nous devons leur dire de régler cela, que tout est sens dessus dessous. Qu’ils remettent de l’ordre, non pas pour que ce soit « normal » car il n’y a rien de normal, mais pour que ce soit juste pour toutes les personnes. 

Et pour que ce soit juste, l’essentiel est de lutter pour un monde féministe dans lequel on s’occupe et on regarde les personnes en situation de handicap, car le plus important est que les personnes soient traitées comme des personnes avec des droits. 

Merci beaucoup, mes amis, car je devais exprimer tout ce qui se passe quotidiennement dans le monde. 

Grandir et s’émanciper. J’ai vu Indira grandir durant cette période, tant dans son discours que dans sa réflexion critique sur ce qui se passait. Et je crois que le fait de raconter son expérience a largement contribué à ce qu’Indira grandisse énormément, c’est-à-dire qu’elle a évolué et s’est émancipée, et cela lui a permis de prendre conscience de l’injustice qu’elle vit.(Aurora, amie de la famille) 

Les cours de récréation, une autre solitude imposée 

(Passé) 

Dans les cours de récréation, j’étais seule, les enfants se mettaient à l’autre bout ou s’en allaient en courant..

Les cours de récréation, cet espace qui revêt tant d’importance dans les souvenirs de tout enfant, de toute personne, ces espaces que nous semblons oublier une fois devenus adultes et professionnels. Sa mère souligne la quantité d’adultes, de ressources professionnelles présentes dans la cour et ce qu’ils ont représenté pour Indira : une barrière. Les cours de récréation ont rarement été une occasion de partager avec les autres. Indira le raconte et, surtout, elle le ressent. 

Dans les cours de récréation, j’étais seule. Eux, les enfants de ma classe, n’étaient pas avec moi, ils se mettaient à l’autre bout. Au mieux, j’étais avec Ane, une petite fille de l’école porteuse de trisomie 21. 

Dans la cour, j’ai rencontré Maialen, c’est une fille plus âgée que moi qui venait parfois me voir, même si, bien souvent, on ne me laissait pas aller là où elle était. J’étais dans la fosse, on ne me laissait pas en sortir, et elle venait me voir, mais je ne pouvais pas m’approcher ni partir avec elle. 

Les règles de la cour. On ne peut pas normaliser le fait qu’aucun enfant de sa classe ne soit dans la cour avec elle, quel que soit le jour de l’année scolaire. Un jour, ils m’ont écrit un message très dur pour me dire qu’elle était allée chercher Maialen et qu’ils avaient dû lui parler pour lui expliquer les règles de la cour. Et je leur ai dit : mais quelles sont les règles de la cour ? Qu’elle ne peut pas aller chercher la seule personne qui lui prête attention ? Ce sont ça, les règles de la cour ? Je ne veux pas de l’auxiliaire avec elle pour ça. Vous devrez lui donner une autre alternative, vous devrez intervenir.(Noemí, mère d’Indira) 

Je me souviens d’une fois où les enfants de ma classe étaient à l’autre bout, enfin, c’est que si j’étais dans un coin, ils étaient dans un autre. Un jour, Maialen et d’autres filles m’ont accompagnée pour voir à quoi jouaient ceux et celles de ma classe, et elles m’ont trompée, elles m’ont dit qu’ils ne jouaient à rien et elles sont parties en courant. Elles sont parties.

Je ne sais pas où étaient les professeurs, je ne sais pas, mais j’ai le sentiment qu’ils n’étaient là que pour me gronder quand j’allais chercher Maialen. 

Être mère, un héritage d’opportunités 

(Présent et futur) 

Je sais pertinemment que je veux être mère, mais les obstacles commencent déjà. J’adorerais que mes filles aient une vie digne, qu’elles soient bien, qu’elles s’intègrent, mais sans pour autant être normales.

Je sais clairement que je veux être mère. J’ai maintenant une petite sœur qui a deux ans, nous avons 13 ans d’écart, et je fais tout pour elle : je lui donne son bain, son biberon, je lui apprends l’anglais, l’euskara… je m’occupe d’elle et j’adore ça. 

Je veux être mère, en fait je veux plutôt être mère de quatre filles, mais en réalité on ne sait jamais ce qui arrivera. On ne sait pas, mais on a déjà commencé à me mettre des bâtons dans les roues à ce sujet aussi… Cela dit, je sais clairement ce que j’aimerais faire en tant que mère. 

Mener sa propre vie. Je ne peux pas dire à Indira : ce droit-là, tu ne l’as pas : celui à l’éducation oui, mais pas celui-ci. Pourquoi pas ? […] Laissons-les mener leur vie. Ce que je veux, c’est qu’elle choisisse sa vie, que ce ne soit pas le système qui la choisisse pour elle, que ce ne soit pas le système qui dise : par ici, tu ne peux pas passer.(Noemí, mère d’Indira) 

J’adorerais que mes filles aient une vie digne, qu’elles soient bien, qu’elles s’intègrent, mais sans pour autant être « normales ». Et si c’était le cas, j’ai plein d’idées, mais l’une d’elles est que, si nécessaire, j’inscrirais mes quatre filles là-bas, dans mon école, pour voir ce qui se passe. Pour voir comment ils font, pour savoir si cela leur a servi à apprendre ce qui m’est arrivé. 

Arrivées à ce point, si elles étaient là, j’ai pensé à un plan. La première chose que je ferais, c’est de convoquer tous les habitants de Bilbao pour qu’ils se mettent de mon côté, qu’ils viennent avec moi jusqu’à là-bas. Et je leur dirais bien clairement qu’en me mettant des bâtons dans les roues, ils vont apprendre ce que sont les limites, ils vont voir qui je suis et ils vont apprendre avec moi. Ce n’est pas pour rien qu’elles ressemblent à leur mère, à moi, car elles me ressembleront, bien sûr. Et si ma vie a été ainsi, la leur le sera aussi. Parce que ce que je veux, c’est aussi leur donner ma vie, parce qu’elles le méritent. 

Pour tout cela, je suis convaincue qu’il est important que, lorsqu’elles auront plus ou moins mon âge, elles se réunissent avec Nico et des personnes de l’université pour pouvoir parler de ce problème, afin qu’elles commencent à lutter pour elles-mêmes et pour leurs droits, y compris si elles veulent devenir mères, bien sûr, pour que leurs droits ne leur soient pas refusés. 

Ce que je veux, c’est qu’elles apprennent à lutter, je veux faire pour elles la même chose que ma mère a fait pour moi. J’ai déjà ma vie, ma mère a aussi sa propre vie, eh bien je veux cela pour elles, je vais leur offrir cela à mes filles, une vie. 

Le théâtre, un autre acte d’exclusion 

(Passé) 

J’adore faire du théâtre, mais j’aime le faire à la maison, pas là-bas à l’école pendant l’activité périscolaire. Là-bas non plus je n’étais pas à l’aise, c’était comme en classe. 

Le théâtre peut sembler occuper peu de place dans ce récit, mais ce n’est pas le cas dans la vie d’Indira. Pour elle, faire du théâtre, c’est interpréter son avenir partout ; dans la rue, à la maison, avec ses amis et amies. C’est imaginer son rôle de mère, de femme politique, d’activiste, de cuisinière et le rendre plus réel à travers le théâtre. Pour Indira, faire du théâtre n’est pas seulement cette activité extrascolaire à laquelle il lui a été si difficile d’accéder à l’école primaire, c’est une partie de son quotidien. 

J’aime le théâtre, j’aime ça beaucoup, mais surtout à la maison. Ici, je fais beaucoup de théâtre. Je joue les Tchétchènes, je joue même la guerre, celle-ci et celle d’autres personnes qui sont dans des pays en lutte. En plus de la guerre, j’interprète aussi d’autres rôles comme celui d’être mère, comment je serais en tant que mère, ou les autres professions que je veux exercer. Tout cela, je le fais même dans la rue. 

J’aime le théâtre, mais ici, là-bas moins, car là-bas, je ne faisais jamais de théâtre dans l’activité extrascolaire de l’école. Là-bas, je n’étais pas à l’aise non plus, je ne faisais pas de théâtre, il m’arrivait la même chose qu’en classe et je me cachais, j’allais me cacher. Mais je continuais et je continue à faire du théâtre, même si maintenant c’est seulement à la maison, parce que j’adore le théâtre. 

Indira a demandé à participer à l’activité périscolaire proposée par l’établissement en école primaire. La première année, on a dit à ses parents de ne pas l’inscrire pour son bien ; la deuxième année, ils l’ont inscrite et, lorsqu’ils ont appelé pour savoir comment se passait l’activité, on les a informés qu’elle n’y assistait pas, qu’on la laissait à la cantine dès la deuxième séance. La troisième année, sa mère a rencontré le conseiller d’orientation pour l’informer qu’ils ne toléreraient plus cette discrimination. C’est ainsi que l’activité périscolaire a recommencé, avec le soutien bénévole de l’une de ses auxiliaires de vie scolaire. Par la suite, la mère a de nouveau subi des pressions, l’argument étant qu’elle avait besoin de plus de soutien, et c’est ainsi qu’a commencé la lutte pour obtenir le soutien qu’ils ont finalement réussi à avoir. Tout au long de ce processus, Indira voulait continuer à faire du théâtre, c’était clair pour elle, alors sa mère n’a pas hésité à se battre à ses côtés.

Le passage au secondaire, un pas vers où ? 

(Passé)

La lutte au collège a été pire : j’ai redoublé la sixième, je ne connais pas mes camarades actuels et j’ai passé beaucoup de temps à apprendre à la maison. J’ai le sentiment que les autres sont inclus, mais pas moi..

Le collège, cette étape qui éloigne et éloigne encore, cette étape qui attend d’Indira qu’elle ne soit pas là. C’est de là que vient tout ce qu’elle vous racontera elle-même dans cette section. Le collège a commencé avec des complications pour Indira : ils partaient d’une proposition de redoublement en CM2 de la part de la famille, une proposition qui n’a finalement pas été mise en œuvre car les modalités pour le faire signifiaient ne pas respecter les efforts et les progrès d’Indira. À partir de ce moment, l’établissement scolaire, qui reste le même au collège, admet Indira dans sa classe « ordinaire ». Il l’admet, comme le dit sa mère, par « mon entêtement » et non par le droit d’Indira. Et c’est là le point de départ : une école, un corps enseignant et des professionnels spécialisés qui ne croient pas qu’Indira doive être dans leur classe.

Le collège… Le collège, mon Dieu… La lutte au collège a été pire, au collège j’ai redoublé la sixième, je ne connais pas mes camarades actuels et j’ai passé beaucoup de temps à apprendre à la maison. J’ai le sentiment que les autres sont inclus, mais pas moi.

Sortir de la classe. La politique de l’établissement consiste à sortir les élèves de plus en plus souvent de la classe. Et cela s’accentue au collège. (Aurora, amie de la famille) 

Maintenant, je me souviens d’un jour qui m’a marqué. Quand je suis revenue là-bas, après avoir été malade pour passer un examen, je me souviens que je suis arrivée en classe et qu’ils avaient mis mon bureau au fond, et je les ai regardés. « Mais qu’est-ce que ça fait là ? ». Mais qu’est-ce que mon bureau fait là, au fond ?. Et ils m’ont dit « ah… ah… ah… C’est que tu n’étais pas là » et moi « Comment ? Enfin, sérieusement ? ». Ce n’est pas pour ça qu’ils essayaient de le mettre au fond. Et je me suis mise en colère, assez en colère, j’étais furieuse, mais sans l’être totalement parce que je dois être gentille avec eux, mais pas trop non plus. 

Une autre chose qu’ils m’ont faite, par exemple, quand j’étais là-bas : une heure connectée pour faire des choses de CM1 et CM2… Mais bon, ça suffit, je suis grande maintenant, j’ai 15 ans, presque 16, ils devraient me donner des choses de mon âge. C’est vrai qu’avec maman nous cherchons d’autres choses, mais ils devraient le faire parce qu’ils sont des professionnels après tout. Ils doivent aussi s’en occuper s’ils sont des professionnels de l’éducation. Ils devraient dire : « Nous allons faire ceci qui est inclusif », je dis ça, moi. 

Se heurter au collège.Un choc très important avec le secondaire, Indira ne voulait pas entrer en classe parce qu’elle ne se sentait pas bien, parce qu’elle ne se sentait pas accompagnée, ni accueillie. Elle se sentait exclue au sein de la classe, sans être prise en compte.(Aurora, amie de la famille)

C’est très dur de recevoir des messages tous les jours : aujourd’hui elle n’a pas voulu sortir son cahier, aujourd’hui elle est entrée en retard en cours, aujourd’hui… Indira a passé des heures dans le couloir. Et en plus, c’est elle qui me donnait beaucoup d’informations.(Noemí, mère d’Indira) 

Retourner à l’école ? 

(Présente)

Je ne veux pas retourner à l’école parce que j’ai peur d’être à nouveau seule. Et je sais qu’aller dans un autre établissement n’est pas la solution car cela peut m’arriver là-bas aussi, je le sais.

Retourner à l’école, retourner en présentiel, retourner partager l’espace et le temps avec les autres, à nouveau. Mais cela garantit-il qu’Indira partage tout le reste avec ses pairs ? Elle pense que non, sa mère en doute aussi, Aurora sait qu’être présente ne suffit pas. Alors, la question est de savoir si c’est vraiment une option pour Indira de retourner à l’école. Elle ne le croit pas… 

Comme je l’ai déjà raconté, en ce moment, j’apprends à la maison depuis quelques années. Ma mère essaie de me faire essayer d’aller à l’école. Même si ce n’est pas là-bas, dans celle-ci, mais dans une autre. Et je lui dis non, clairement non. Elle me demande pourquoi, et je lui dis que c’est parce que j’ai peur d’être à nouveau seule. 

Normaliser l’exclusion.J’ai emmené Indira à l’école et j’avais le cœur brisé tous les jours… Indira arrivait dans la file et les cercles se fermaient. Je ne tiens pas les enfants pour responsables, mais il y a là un adulte qui voit ce qui se passe. Pourtant, l’exclusion était normalisée.(Noemí, mère d’Indira) 

Je me souviens d’un jour où j’y suis allé pour passer un examen de musique et où mon père est venu me chercher. Il parlait avec une professeure qui lui disait qu’au lieu de suivre le cours de basque, je devrais rester là, comme ça le professeur pourrait m’expliquer. Et j’ai pensé : « S’il te plaît, ne lui dis pas ça, enfin non, je ne veux pas venir ici ». Après, je me suis disputé avec aita à ce sujet, parce que je lui disais : « Enfin aita, s’il te plaît, comment veux-tu que j’aille là-bas ? ». Je lui ai dit non, évidemment, je lui ai dit que je ne voulais plus jamais y retourner. 

Ma mère me dit maintenant qu’on peut essayer dans un autre établissement, mais non, je ne veux pas. Je lui demande de ne pas insister parce que je ne veux pas. Je sais que dans un autre, il peut m’arriver la même chose. C’est vrai que si je n’essaie pas, je ne peux pas savoir, mais entre le moment où je commence et celui où je découvre si je vais être bien là-bas, on arrive en janvier, quand j’aurai 16 ans. Et comment vont-ils essayer là-bas 8 que je sois bien ? Non, vraiment non, jusqu’en janvier, ça fait beaucoup de mois. 

De plus, j’ai rencontré les étudiants, le groupe d’étudiants pour l’inclusion, et je sais que dans d’autres écoles, il arrive aussi ce qui m’est arrivé, cela veut dire que le problème est plus vaste. C’est pour ça que je dis : pourquoi essayer si je pense que ce sera pareil ? Jusqu’à ce que tu le découvres et que tu vois que ça ne fonctionne pas comme ça devrait fonctionner, c’est que… Je pense vraiment que la solution n’est pas d’aller dans une autre école, je crois que cela se résout à la maison parce que c’est là qu’on me respecte. Là où on m’a le plus respecté, là où j’ai le plus trouvé ma place et appris. Parce qu’à l’école, je n’ai pas trouvé ma place, évidemment. 

L’académique et le social.Pour être honnête, j’ai une épine dans le pied car cela me fait énormément de peine qu’elle n’ait plus cette opportunité d’être bien dans une école. J’en oublie déjà le fait qu’elle progresse académiquement ou non, le fait qu’elle ait l’opportunité d’être avec un groupe de ses pairs. Ensuite, j’y réfléchis et je ne sais pas si le fait d’aller à l’établissement lui garantit le social. 

Ceux qui regardent, ceux qui voient 

(Passé et présent)

Je remercie toutes ces personnes, ama, Antonio, Marc, Alba, Maialen, etc., de m’avoir regardée et écoutée.

Au début de ce récit, nous parlions du parcours qu’avait représenté pour Indira le fait d’être liée au système éducatif. Nous parlions des pierres et des nids-de-poule, mais aussi des soutiens. C’est la section dans laquelle Indira partage avec nous ces personnes qui la voient vraiment, qui la regardent, qui la comprennent, les personnes qui écoutent sa voix et celles qui croient en elle ; il y a celles qui voient au-delà et qui se permettent de la connaître : ses soutiens. 

Antonio, il a été mon professeur, bien que je ne me souvienne pas exactement quand. Il m’enseignait l’histoire, et c’était un bon professeur, j’ai beaucoup d’affection pour lui. Il faisait des travaux comme je les aime, dans ses cours nous travaillions en groupe, j’étais avec les autres en train d’apprendre et aussi de faire leur connaissance. C’est ce qu’il y a avec le travail de groupe, cela vous permet de rencontrer des gens, et aussi de parler de choses avec mes camarades.

Il expliquait à tout le monde, y compris à moi, c’est-à-dire qu’il m’expliquait de la même manière qu’aux autres et ce qui était bien, c’est que nous comprenions tous. Il n’était pas comme les autres professeurs, avec lui j’apprenais, il nous montrait des vidéos comme le fait ma mère, il cherchait une manière d’enseigner. Avec lui, je me sentais bien. Alors qu’avec le reste des professeurs, j’étais triste, mal, avec Antonio ce n’était pas comme ça, je ne me sentais pas triste.

Je crois qu’il a vu que les professeurs expliquaient seulement pour les autres. Et alors il a dit, il ne l’a pas dit, mais il a pensé : allez, je m’y oppose, je suis avec tout le monde. Parce qu’il sait qu’il faut faire comme ça, comme il le faisait et non comme les autres. Les autres, je crois qu’ils le savent aussi, mais ils ne veulent pas. S’ils le voulaient, ils le feraient, c’est sûr.

On pourrait dire qu’Antonio n’était pas normal. Il n’était pas normal parce qu’il ne faisait pas comme les autres, il voyait que j’avais le droit d’apprendre, et il s’est consacré lui aussi, avec maman, à m’instruire, à me donner ce dont j’ai besoin pour la vie.

Un autre qui n’était pas normal non plus était Marc, un autre professeur que j’ai eu et qui n’est plus là. Lui aussi m’expliquait les choses, lui aussi faisait des travaux et mettait des vidéos comme Antonio et comme maman. Lui non plus n’était pas normal. 

Il y a d’autres personnes importantes en dehors d’Antonio, de Marc ou de maman, il y a aussi Alba, ma professeure de maternelle. Je me souviens peu d’elle, mais je le fais avec affection, je sais qu’avec elle, j’étais bien. Une autre personne importante est Maialen, c’est mon amie et je crois que nous le serons toute la vie. J’ai rencontré Maialen à l’école, elle est plus âgée que moi et c’était l’une de celles qui venaient vers moi. Ensuite, j’allais parfois la chercher dans sa classe et d’autres fois dans la cour. Elle m’a accompagnée dans certaines choses comme celle que j’ai racontée avant à propos de la cour. Nous avons toujours des relations, parfois nous nous promenons, nous prenons un verre, nous jouons. Je ne sais pas. 

Le groupe Estudiantes por la Inclusión a également été très important pour moi. Pour moi, ce sont déjà des amis, des amis répartis dans différents endroits d’Europe. Avec eux, j’ai parlé de l’école, mais aussi de beaucoup d’autres choses. Avec eux, je me suis sentie bien, heureuse, j’ai partagé des expériences, des aventures… 

Parler et écouter.Ce que Noemí a aussi, c’est qu’elle lui parle beaucoup et l’écoute, et elle prend en compte ce qu’elle dit, ce qui n’arrive pas dans d’autres familles. Donc, cela fait qu’elles voient aussi un peu ensemble vers où aller.(Aurora, amie de la famille) 

Je ne sais pas, je remercie ces personnes de m’avoir regardée et écoutée, ama surtout, elle est très importante pour moi et aussi Antonio. Je le remercie de ne pas avoir été normal. 

Un capteur. Ces personnes ont beaucoup compté pour Indira, en fait, elle les garde très présentes à l’esprit. Elles ont été une bouée de sauvetage pour elle, elles lui ont aussi permis de se débrouiller par elle-même. La vérité est que les soutiens qu’elle a eus et les personnes qui l’ont entourée n’ont pas été nombreux, mais ils ont été d’une qualité immense. Et il est vrai qu’Indira possède un capteur, c’est-à-dire qu’elle observe la manière dont les gens s’approchent d’elle.(Noemí, mère d’Indira) 

Mon combat, son combat, notre combat 

(Passé, présent et futur)

Je me bats aussi, je le fais pour défendre ma vie, une vie sans entraves, je me bats pour qu’on me valorise pour ce que je suis réellement. Et je me bats pour moi, mais aussi pour pouvoir ensuite défendre ma sœur et mes filles.

Noemí, la mère d’Indira, est une personne fondamentale dans le combat d’Indira ; il est difficile de comprendre celui-ci sans connaître la relation qu’elles entretiennent, leur façon de se regarder et de se comprendre, leur manière de se respecter, de s’écouter, de se soutenir et de s’admirer. Ceux qui liront ce récit penseront : « Bien sûr, sa mère est importante pour elle et son combat, c’est pourquoi Indira la mentionne tant ». Mais vous ne savez pas à quel point Indira est importante pour sa mère, à quel point tout ce qu’elles font est mutuel, sans oublier que chacune est une personne à part entière. Les voir réfléchir et lutter ensemble est pour le moins porteur d’espoir. Profitez de la lecture de leur combat commun, qui, bien que difficile, est, comme le dit la mère d’Indira : la résistance l’est. 

Celle qui se battait, c’est ma mère, celle qui se bat, c’est ma mère. Enfin, moi aussi, parce que j’ai appris d’elle, tout comme mes filles apprendront de moi. Elle dit qu’elle ne se bat pas, mais moi je dis qu’elle se bat. Elle se bat avec son cœur et avec sa pensée. Parce qu’en réalité, elle se bat pour les choses qu’elle voit au quotidien. En fait, je pense que c’est elle qui s’est le plus battue, énormément. 

Dissentir Indira, sans en avoir conscience, s’est battue bien plus qu’elle ne le pense, sauf que sa lutte a été qualifiée de comportements perturbateurs. Indira n’est pas perturbatrice. Indira ne fait pas cela pour déranger son voisin, Indira s’affirme et dit non. Ce n’est pas ce que je dois faire ici.(Noemí, mère d’Indira) 

Je me bats aussi, je le fais pour défendre ma vie, car ça suffit, je ne peux pas vivre toujours avec des entraves. Les entraves, ce sont ces barrières que la société et les professionnels imposent aux personnes, aux personnes en situation de handicap dans le monde entier. 

Certaines de ces barrières sont les surnoms que l’on donne aux personnes en situation de handicap, des surnoms qui vous attribuent quelque chose qui n’est pas à moi. Ou, par exemple, le droit de m’écouter, le droit de me valoriser telle que je suis en réalité, c’est-à-dire, me décrire, mais sans entraves. Qu’on me décrive, mais sans rien m’enlever. 

Ensuite, par exemple, l’éducation devrait se faire à l’école et non à la maison ; les obstacles sont nombreux et, à vrai dire, j’en ai plus qu’assez. Pourquoi devrais-je suivre leurs indications s’ils ne me respectent pas et ne m’écoutent pas ? Pour cela, ils devront me respecter et m’écouter, car il est impossible de mener ma vie quotidienne ainsi, toujours avec des obstacles. 

Résistance Et dans cette lutte, c’est souvent la personne qui se trouve dans l’établissement scolaire qui sert de bouclier, et c’est ce qui ne devrait pas arriver. Beaucoup de comportements d’Indira : « Aujourd’hui, elle a fait ceci, aujourd’hui, elle a fait cela… » Je disais : Mais se rendent-ils compte qu’elle est en train de résister ? (Noemí, mère d’Indira)

La résistance d’Indira est face à face, corps à corps avec les enseignants. (Aurora, amie de la famille) 

J’essaie de me battre en me défendant moi-même, mais aussi pour pouvoir ensuite défendre ma sœur ou mes filles. Si une mère se bat, il faut prendre exemple, il faut toujours faire en premier ce que font les mères, logiquement. C’est pourquoi je dis que ma mère et moi sommes des battantes. Il est vrai que j’ai parfois du mal à expliquer comment je me bats, et je pense qu’elle, ma mère, se bat beaucoup plus. Mais au final, la lutte que nous menons, surtout au collège, est la même lutte, notre lutte à toutes les deux est la même. 

Comportements perturbateurs Je crois que de ce point de vue, toutes deux se battent, et chacune en plus ensemble. Parce que je crois que ce qu’il y a de bien chez elles deux, c’est qu’elles ont beaucoup d’admiration, beaucoup de respect, beaucoup d’affection l’une pour l’autre, et qu’il y a beaucoup de communication entre elles. C’est donc une lutte qui se mène dans deux domaines différents, sur deux fronts différents, mais qui n’en fait qu’une, et c’est important. (Aurora, amie de la famille)

Être enseignante, créer mon école inclusive 

(Futur) 

Mon école n’est pas inclusive, elle est discriminatoire. C’est pourquoi, quand je serai enseignante, je créerai une école inclusive où tous les enfants pourront être et apprendre sur un pied d’égalité.

Créer sa propre école inclusive, Indira a une idée très claire du chemin que nous devrions suivre, des étapes que nous devrions franchir en tant que société pour que tous les enfants puissent apprendre dans leurs écoles, puissent être regardés, écoutés et respectés. Elle sait clairement vers où elle doit marcher pour contribuer, pour faire partie de ceux qui construisent. Indira, à partir de son vécu, de qui elle est aujourd’hui, repense l’école et nous transmet tout ce qu’elle devrait être. 

L’école doit être inclusive et la mienne ne l’est pas. Elle est totalement discriminatoire car elle cherche à ségréger. Ils essaient de ségréger au lieu d’inclure. Ce qu’il faudrait faire, c’est inclure, mais c’est le contraire, ils discriminent. C’est pourquoi, quand je serai enseignante, je créerai ma propre école inclusive. 

La première chose qui me paraît claire, c’est que nous devons enseigner à tous les enfants, afin que nous soyons tous sur un pied d’égalité. L’éducation est faite pour cela : pour l’égalité des chances et des conditions. Dans mon école, chacun et chacune sera éduqué comme n’importe qui d’autre, avec toutes les ressources et les outils dont ils ont besoin. 

La chose suivante serait d’avoir une personne à la direction, un directeur ou une directrice inclusif, car sinon… Une autre chose importante est que les enseignants eux-mêmes sont les premiers à devoir changer pour pouvoir ensuite changer d’autres choses. D’ailleurs, j’envisage de créer une autre école pour les enseignants afin de leur apprendre comment ils devraient traiter les personnes ayant des droits. Je leur dirais que nous sommes des personnes avec des droits et que nous ne sommes pas comme vous pensez que nous sommes. 

Il n’y aurait pas non plus de classes spécifiques, même s’ils essaient. C’est très clair pour moi, je n’en veux pas. Non, je refuse et je suis très têtue, donc même si quelqu’un insistait, il n’y aurait pas de classe spécifique dans mon école. Il est clair pour moi que je ne mettrais aucun enfant à l’écart pour lui enseigner. 

Dans mon école, au lieu d’apprendre assises, je vais les rendre actives. Pour apprendre en marchant. Apprendre, en marchant. Apprendre des choses, les mathématiques, la technologie, le travail et avec des vidéos comme le font maman ou Antonio. Je leur apprendrais aussi ce que sont les ressources, ce qu’est la vie et surtout les droits, pour que tous les enfants sachent quels sont leurs droits, le droit à l’éducation, au logement, à la santé, à se marier…. Pour qu’ils puissent aussi renforcer leur confiance et entreprendre leur propre chemin ou leur propre voyage et puissent atteindre leurs perspectives.

Quand je serai professeure, les enseignants de mon école devront apprendre à écouter, écouter l’enfant, ce qu’il a vécu et quelle est son histoire avec beaucoup d’intérêt. Et ensuite, nous trouverons le moyen de l’éduquer et, si nécessaire, nous demanderons les ressources qu’ils n’ont pas eues. Nous devons leur faire comprendre clairement qu’ils peuvent être ce qu’ils veulent, politiciens ou ce qu’ils souhaitent.

Tout cela doit être ainsi pour que cela fonctionne et pour que les enfants qui viendront dans mon école soient inclus. De plus, quand je créerai l’école, j’y inscrirai ma sœur. Il est également important que tout le monde se sente à l’aise à l’école.

Enfin, je leur retirerais le pouvoir, car le pouvoir crée des obstacles et ce sont les enseignants qui en ont le plus. Par exemple, en ce moment, si nous construisons une tour haute, tout en bas se trouvent ceux qui souffrent, au-dessus ceux qui ne souffrent pas et qui avancent pas à pas, et tout en haut, il ne reste que les enseignants, qui sont ceux qui détiennent le pouvoir. Alors, ce que je ferais, c’est leur retirer ce pouvoir, le savourer et l’éliminer. 

Parce que je l’ai déjà dit, mais l’école doit être inclusive et la mienne le sera. 

Ressentir : Les émotions qui m’animent 

Savez-vous ce qui serait le mieux pour moi ? La plus belle chose qu’on puisse me dire dans la vie ? Pour moi, la plus belle chose serait qu’on nous demande pardon pour ce qu’on nous a fait. 

Indira se souvient et raconte son histoire à travers ce qu’elle ressent. Nous pouvons voir tout au long du récit que les souvenirs concrets sont rares ; elle se laisse guider par les sensations que lui ont procurées les étapes, les espaces, les personnes… Ce sont ces choses qui la font vibrer qui la connectent à ses souvenirs et à ses réflexions. C’est à travers ces émotions qu’elle construit son discours, sa position, ses rêves et ses aspirations. Ici, dans ces lignes, Indira nous parle directement de ce qui la fait vibrer, et bien que le récit dans son ensemble soit chargé de ses émotions, c’est dans cet espace final qu’elle recueille directement, à travers celles-ci, ce qu’elle a vécu. 

Savez-vous ce qui serait le mieux pour moi ? La plus belle chose qu’on puisse me dire dans la vie ? Pour moi, la plus belle chose serait qu’on nous demande pardon pour ce qu’on nous a fait. Ce serait juste aussi. Ça, c’est juste : dire pardon aux personnes qui n’ont pas été bien traitées. Leur demander pardon, c’est une chose, mais accepter les excuses en est une autre. Dans ce cas, est-ce que je les accepterais ? Non. Dans ce cas, je n’accepterais pas les excuses, parce que, évidemment, après ce que j’ai vécu… Même si ma mère me dit qu’il faut toujours accepter les excuses, et c’est vrai que c’est comme ça, je pense que cela dépend aussi. 

Cela dépend des excuses et cela dépend de ce qu’ils vous ont fait, si ce qu’ils vous ont fait est plus lourd, encore plus lourd, si l’injustice est plus lourde… Quelque chose qui nous empêche d’agir parce que nous sommes des femmes. En plus, je crois qu’ils ne voient que le handicap, sinon ils penseraient à faire mieux. Je crois qu’ils ne pensent qu’au handicap, ils ne voient que cela. Je crois qu’ils continuent de penser le contraire, sinon ils feraient mieux, le meilleur pour nous. C’est certain, ils réfléchiraient davantage aux attitudes qu’ils ont eues et ils demanderaient sûrement pardon pour ce qu’ils nous ont fait. Je crois que s’ils y réfléchissaient, ils demanderaient pardon. 

Je ne suis ni en colère ni triste, mais si je devais choisir, je préférerais être en colère plutôt que triste, car la colère m’aide parfois à lutter et la tristesse est plus difficile. Par exemple, quand la chatte ou la chienne est morte… là, je me sentais triste, c’est pour ces choses-là qu’il faut être triste. 

Je me sens fatiguée par les connexions en ligne avec les professeurs, par exemple, avec cela je suis très fatiguée. 

Je m’ennuie quand l’un joue mais que l’autre ne fait que regarder… Cela m’est arrivé parfois là où j’étais avant, là-bas, enfin, là où c’est toujours, dans un endroit qui commence par S et finit par A, enfin, où voulez-vous que ce soit, à Santa María… Là-bas, parce que je m’approchais, mais j’étais vraiment triste, ennuyée, parce qu’ils n’étaient pas avec moi. 

La colère, je la ressens quand on te fait du mal, quand ils font du mal… Quand il y a quelque chose qui est facile à comprendre pour toi, mais pas pour les autres… Ce sont des choses qu’ils devraient comprendre, mais ils ne comprennent pas. Ça me met très, très en colère. 

Je ressens aussi de l’enthousiasme, je ressens de l’enthousiasme quand je suis avec maman, par exemple, quand je passe les entretiens pour l’université, ça m’enthousiasme parce que j’en veux plus. 

Ensuite, il y a les choses qui procurent de la joie… Je ressens de la joie quand nous sommes heureuses pour quelque chose de super qui nous est arrivé dans la vie, comme par exemple quand je suis avec maman, quand je suis née dans son cœur. Elle a toujours été dans mon cœur. Eh bien, et encore bien mieux que la joie, c’est le soulagement, je ressens du soulagement quand on te dit qu’ils sont désolés, là je ressens du soulagement. 

La colère, la joie, la tristesse, l’ennui, la solitude, le soulagement, ont été présents tout au long du récit, dans chacune des expériences d’Indira, nous trouvons un cocktail d’émotions et de réflexions. Indira, c’est la capacité de transformer la colère face à ce qui a été subi en une impulsion pour continuer à résister, Indira, c’est la capacité d’exposer la tristesse face à la douleur causée par l’école afin de faire ressentir et réfléchir ceux qui la lisent, pour rendre visible ce qui se passe entre les murs d’une école. Indira, c’est la capacité de s’appuyer sur ceux qui la voient, la regardent et l’écoutent vraiment. Indira est bien plus que ce que l’on peut lire dans ce récit, mais ce récit est bien elle, ici et maintenant. 

Tableau temporel du récit

Récit de vie d’IndiraOrdre chronologique
IndiraIndira
Je ne vais pas à l’école. J’apprends avec maman. (Présent)Regarder l’infini. Sortir de ma classe pour aller dans la salle spécialisée. (Passé)
Découper et coller, mon apprentissage à l’école primaire. (Passé)Le théâtre, un autre acte d’exclusion. (Passé)
Aller aux examens, ma seule participation dans l’établissement.
(Présent)
Découper et coller, mon apprentissage à l’école primaire. (Passé)
Être politique, pour avoir le pouvoir ? (Futur)Les cours de récréation, une autre solitude imposée. (Passé)
Regarder l’infini. Sortir de ma classe pour aller dans la salle de classe. (Passé)Le passage au collège, un pas vers où ? (Passé)
Être activiste, une façon de changer notre réalité. (Passé, présent et futur)Ceux qui regardent, ceux qui voient. (Passé et présent)
Les cours de récréation, une autre solitude imposée. (Passé)Être activiste, une façon de changer notre réalité. (Passé, présent et futur)
Être mère, un héritage d’opportunités. (Présent et futur)Je ne vais pas à l’école. J’apprends avec maman. (Présent)
Le théâtre, un autre acte d’exclusion. (Passé)Aller aux examens, ma seule participation dans l’établissement.
(Présent)
Le passage au secondaire, un pas vers où ? (Passé)Être mère, un héritage d’opportunités. (Présent et futur)
Retourner à l’école ? (Présent)Retour à l’école ? (Présent)
Ceux qui regardent, ceux qui voient. (Passé et présent)Être politique, pour avoir le pouvoir ? (Futur)
Mon combat, son combat, notre combat. (Présent, passé et futur)Mon combat, son combat, notre combat. (Présent, passé et futur)
Être enseignante, créer mon école inclusive. (futur)Être enseignante, créer mon école inclusive. (futur)
Ressentir : Les émotions qui m’animent.Ressentir : Les émotions qui m’animent.
Tableau temporel du récit

À propos de l’auteure

Je suis Eva Escartín Pueyo, étudiante en Master Changement social et professions éducatives à l’Université de Malaga, ce qui m’a permis, entre autres apprentissages, de m’initier à la recherche en éducation.

Dans cette même université, j’ai obtenu une licence en Éducation Sociale, ce qui m’a permis de faire mes premiers pas dans la réalité socio-éducative, principalement dans le domaine de l’égalité des genres à travers différentes associations de femmes de la ville de Malaga.

Actuellement, et depuis quatre ans, je travaille comme technicienne supérieure en intégration sociale dans un établissement scolaire public d’Andalousie en tant que ressource personnelle de soutien aux élèves ayant des besoins spécifiques de soutien éducatif (NEAE). C’est à partir de cette position que je commence à repenser l’éducation, à m’interroger sur ma pratique éducative quotidienne, ainsi que sur tout ce qui se passe à l’intérieur, et souvent à l’extérieur, des quatre murs d’un établissement scolaire.

Mes expériences de vie, ainsi que la formation que j’ai reçue et les réalités que j’ai rencontrées dans mon travail, m’ont amenée à m’intéresser à une recherche avec et pour les personnes, qui serve à son tour à transformer les expériences d’exclusion vécues à l’école. En définitive, une recherche qui contribue à ce que tant de filles, de femmes et de familles ont déjà parcouru dans la lutte pour une éducation inclusive.